Sciences humaines de l'été #1
On peut toujours replonger dans des cahiers de vacances pour se remettre à niveau...ou alors se faire confiance et plonger dans les propositions de Bruno !
Petit État de 16 millions d'habitants, la République démocratique allemande (RDA) n'a vécu que 41 ans. Née de la guerre froide, en 1949, disparue en 1990, elle n'en a pas moins suscité bien des espérances, celles d'une « autre Allemagne », et nourri de grandes ambitions, y compris sur la scène internationale.
Pendant des années, Nicolas Offenstadt a sillonné l'ex-RDA pour écouter ses habitants, observer les traces de ce monde éphémère, et ramasser ses archives abandonnées. Son ambition est de reprendre l'histoire de cette nation dans une perspective globale mais aussi de rendre compte de la façon dont ses citoyens ont subi, modelé ou rejeté les contraintes d'un régime autoritaire, jusqu'à la chute finale. Raconter l'histoire de la RDA, c'est revenir sur un demi-siècle d'histoire européenne et mondiale.
Le travail de l'auteur ne s'arrête pas à la chute du mur de Berlin. Il analyse également les années qui ont suivi l'unification et esquisse des réponses aux questions actuelles : que reste-t-il de la RDA aujourd'hui ? Pourquoi ses territoires voient-ils fleurir l'extrême droite ?
«L'année des cheveux longs et de la minijupe», résume le journal rétrospectif des Actualités françaises le 27 décembre 1966. Sommet des Trente Glorieuses, arrivée des enfants du baby-boom à l'âge adulte, début d'une révolution accélérée des moeurs et entrée dans la société d'abondance, 1966 a été une année tournant sur de nombreux fronts - démographique, économique, politique, social et culturel. C'est à restituer le tissu de ses jours que s'attache cette enquête profondément novatrice où se croisent, entre marée structuraliste et Nouvelle Vague, Georges Perec, Michel Foucault, le briquet jetable, André Malraux, les livres de poche, La Grande Vadrouille, la microcassette Philips, ainsi que Marguerite Duras, Aragon, Jean-Luc Godard, Roland Barthes et bien d'autres. Il y est question de choses et de mots, de sons et d'images, mais encore d'histoire et de sociologie, de cinéma et de télévision, de poésie et de musique, de révolte aussi - deux ans avant Mai -, et de mémoire, avec le débat sur les camps d'extermination. Il n'en faut pas moins pour recomposer cet incendie prodigieux qui marque un seuil entre deux époques.
Au cours des années 2010 et 2020, aux États-Unis, une nouvelle contre-culture de droite radicale s'est développée sur internet. Ses figures centrales, comme Curtis Yarvin ou Nick Land, écrivent le plus souvent sous pseudonymes, sur des blogs et sur les réseaux sociaux.
Ils ont donné à ce mouvement son nom, la «néoréaction», ou encore les «Lumières sombres». Les idées qu'ils défendent sont à la fois anciennes et hypermodernes : détruire la démocratie, établir une monarchie, diriger l'État comme une entreprise, rétablir les inégalités entre hommes et femmes, affirmer les différences entre patrimoines génétiques... D'abord marginaux, ils ont peu à peu obtenu le soutien de certains milliardaires de la Silicon Valley, et leur audience n'a cessé de s'élargir depuis. Avec la victoire de Donald Trump en novembre 2024, ils estiment avoir désormais les mains libres pour faire de l'Amérique le laboratoire de leurs voeux les plus fous. Cette première analyse met en lumière l'originalité des néoréactionnaires tout en les inscrivant dans l'histoire longue des idées. Elle donne à lire leurs textes et permet de prendre la mesure de ce qui pourrait bien, si nous n'y prenons garde, devenir notre futur.
Sont-ce des anges qui chutent du ciel ? Ou des hommes qui s'effondrent, dansant les désastres du passé ? En s'approchant, on comprend qu'il ne s'agit pas d'un tableau ancien, mais bien d'une image récente de notre condition humaine. Car nous sommes toutes et tous des survivants de la peste noire qui, en cinq ans seulement, de 1347 à 1352, emporta plus de la moitié de la population européenne.
La peste est la plus grande catastrophe démographique de l'histoire de l'humanité. C'est à la fois un événement monstre et un événement de longue durée, qui laisse ses empreintes dans les textes et les images, mais aussi dans les archives du vivant et dans celles de la Terre. Ce livre propose de les recueillir pour éprouver la capacité des pouvoirs et des sociétés à faire face à la mort de masse.
Avec Peste noire, on parcourt une histoire-monde ouverte aux apports de l'archéologie, de la génétique et des sciences de l'environnement, débordant le récit traditionnel d'un Moyen Âge qui ne tient plus en place. Dans la tourmente épidémique, le temps se défait et se charge de nos hantises contemporaines. C'est toute l'histoire qui entre dans la danse, avec ses exigences et ses espérances. Car cette danse n'est pas macabre. Elle se place aux côtés des endeuillés pour y célébrer une poésie du savoir qui sait que le contraire de la mort n'est pas la vie, mais la vérité.
Ils sont artisans, employés, pompiers, commerçants, retraités... Ils ont un travail ou un statut stable, disent n'être « pas à plaindre » même si les fins de mois peuvent être difficiles et l'avenir incertain. Et lorsqu'ils votent, c'est pour le Rassemblement national. Pendant plusieurs années, le sociologue Félicien Faury est allé à leur rencontre dans le sud-est de la France, berceau historique de l'extrême droite française. Il a cherché à comprendre comment ces électeurs se représentent le monde social, leur territoire, les inégalités, l'action des services publics, la politique. Il donne aussi à voir la place centrale qu'occupe le racisme, sous toutes ses formes, dans leurs choix. Le vote RN se révèle ici fondé sur un sens commun, constitué de normes majoritaires perçues comme menacées - et qu'il s'agit donc de défendre. Cette enquête de terrain éclaire de façon inédite comment les idées d'extrême droite se diffusent au quotidien.
Après avoir magistralement décrit dans "Et Rome s'embrasa" le Grand Incendie de l'an 64, le journaliste Alberto Angla enquête sur celui vers qui tous les espoirs se tournent après le sinistre : Néron. Un "Joker de l'Histoire", même si l'on nuance aujourd'hui les portraits à charge d'autrefois. Le plus controversé des Césars va certes rebâtir sa capitale, il va exercer jusqu'en Grèce ses talents d'artiste et de conducteur de char, mais il persécutera les chrétiens, accusés d'avoir mis le feu à Rome, et sèmera la mort dans la haute société romaine après l'échec de la conspiration de Pison. Une fin de règne entre tragédie antique et péplum à suspense. Le portrait d'un tyran de plus en plus déconnecté de la réalité, et qui lorgnait déjà la Crimée.
Et s'il était temps aujourd'hui de lever le tabou de la critique de la démocratie ? De questionner l'évidence des principes de majorité, de vote, de représentation ou de souveraineté populaire, du parlementarisme, du débat entre des opinions départagées par une élection... ? Doit-on considérer que nous sommes arrivés à la fin de l'histoire ? Ou ne devrions-nous pas - surtout à la lumière des désastres politiques actuels - nous efforcer de rouvrir notre imaginaire pour chercher d'autres moyens, à la fois plus rationnels et plus justes, de légitimer l'acte de gouverner ?
Vous ne savez probablement pas ce que signifie le mot schmattès. C'est en pensant à vous que j'ai écrit ce livre. S'il ne s'agissait que d'une question de traduction, je dirais que schmattès veut dire «fringues» en yiddish, et l'affaire serait pliée. Mais voilà, il n'y a pas qu'un mot derrière le schmattès : il y a un monde englouti. Et c'est pour cela que j'ai voulu écrire ce livre. Figurez-vous que je suis un véritable schmattologue. Depuis ma naissance, je vis entouré de gens qui ont fait du schmattès. J'y ai travaillé moi aussi, parmi les Juifs du Sentier, dans cet univers si singulier où l'on vend, où l'on coud, où l'on négocie, où l'on rêve parfois. J'y ai laissé quelques plumes, et même quelques dettes, avant de réussir, autrement dit de réussir à m'en sortir. J'ai voulu laisser une trace de ce métier, cette aiguille qui a nourri mes arrière-grands-parents, mes grands-parents, mes parents et moi-même pendant des décennies. On écrit beaucoup sur la haute couture - je comprends pourquoi - mais ce n'est pas une raison pour oublier la basse couture. D'autant que le chiffon pourrait bien nous aider à percer quelques mystères du capitalisme.
Pourquoi le nom de l'auteur en haut d'une couverture ou en bas d'un tableau suffit-il à transformer notre perception ?
Samah Karaki analyse ici en quoi l'auteur est une fiction cognitive : si notre cerveau est câblé pour chercher des intentions dans les textes, images et musiques, cette croyance est aussi une construction politique. Elle fabrique une organisation symbolique du monde qui valorise l'héroïque et l'unique et marginalise l'anonyme, le collectif ou le dissident.
Notre cerveau, nos institutions et nos récits conjuguent leurs forces pour maintenir vivante la figure de l'auteur, et façonner en fonction notre culture : les noms que nous retenons, ceux que nous oublions.
Et si sortir de ces mécanismes permettait l'émergence d'une écologie de la création et du jugement esthétique ?
Aurélien Barrau, célèbre atrophysicien, nous révèle avec ce livre une autre facette d'Alexandre Grothendieck : Au-delà du grand mathématicien, c'est un homme qui a osé défier tous les attendus systémiques, par courage et par probité. Il est une conscience et une intelligence écologique, décoloniale, pacifiste et libertaire qui nous offre une chance face aux effondrements en cours. La biographie inspirée et politique d'un homme qui a choisi de rompre avec la communauté scientifique.
En 2030, la France est dirigée par une extrême droite vieillissante, ayant exclu jeunesse et immigrés. Le pays sombre dans l'autoritarisme, la crise sanitaire et économique. Des résistances émergent. Sans eux dépeint une dystopie glaçante mêlant satire et politique-fiction, proche d'un futur possible.
France 2030 : extrême droite, chaos, résistance.
Qu'est-ce que le travail ? Pourquoi occupe-t-il une place si essentielle dans nos vies et dans la société ? Facteur d'émancipation, de bien-être, source de reconnaissance sociale, le travail est aussi synonyme d'effort, de contrainte, d'inégalités, et parfois d'usure extrême. Dominique Méda interroge notre rapport complexe au travail sous toutes ses formes : rémunéré, bénévole, domestique, créatif. Elle mobilise analyses philosophiques, historiques et sociologiques, convoque Karl Marx, Hannah Arendt ou Simone Weil, tout comme le cinéma, la littérature et le théâtre, en plus de son expérience personnelle. Sa réflexion éclaire l'époque et nous invite à repenser le sens, la place et la valeur du travail dans notre existence pour renouer avec nos besoins et nos espoirs.
Il n'y a pas que les bourgeois qui échappent au travail, certains prolétaires en ont même fait une devise «Ne travaillez jamais !» et c'est une toute autre aventure. Mais que se passe-t-il lorsqu'après des années à avoir fuit l'aliénation et l'exploitation par la marge, on se retrouve contraint de regagner la masse de ceux qui, chaque jour, sont contraints de trimer. Chômeur à ses heures, ouvrier dès qu'il ne le peut plus, Paul Martel a enquêté. Comment survivre dans un monde où le capitalisme a, pour un temps, tout corrompu et désagrégé? Le prolétariat diffus peut-il en soi redevenir une menace ? Quels contes et légendes nous faut-il écrire ou réviser pour encore vivre-et-lutter?
Le capitalisme est confronté à un problème équivalent à celui à trois corps des astrophysiciens : les crises qui le minent entretiennent des interactions dont la dynamique est imprévisible, évacuant tout espoir d'en maîtriser les termes. Traiter ces crises séparément nous emmène dans le mur ; prendre au sérieux leur entremêlement nous poussera vers la seule issue : la sortie.
Coordonné par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, cet ouvrage réunit près de 80 auteurs et autrices pour élaborer les voies d'une civilisation postcapitaliste. Abécédaire critique et pratique, manifeste polyphonique, il met entre toutes les mains une boîte à outils pour ouvrir des possibles, nourrir les luttes et inventer d'autres manières d'habiter la Terre.
Au début des années 2000, la mère de Sylvie lui remet un journal : celui de sa grand-mère Nelly, résistante belge emprisonnée en 1943, puis déportée dans les camps. Cet échange se fait entre deux portes, vite, trop vite, sur le ton du secret - les deux femmes n'en reparleront jamais. Le journal restera fermé, rangé au fond d'un tiroir.
Quinze ans plus tard, le passé rattrape Sylvie : un documentariste s'intéresse à l'histoire d'amour entre sa grand-mère et la résistante chinoise Nadine Hwang, également envoyée à Ravensbrück. Sylvie ouvre enfin les malles entreposées au grenier, et y découvre un trésor : des centaines de photos parfaitement conservées, plus d'un millier de lettres... et, surtout, le journal de captivité. Dans ce témoignage d'une grande force littéraire, Nelly raconte le supplice de la vie de déportée mais également la camaraderie et la solidarité entre prisonnières, les scènes d'opéra improvisées - et, évidemment, Nadine. Dans la boue des camps éclot un amour à nul autre pareil.
À travers le journal de Nelly, se dessine le portrait pudique d'une femme au destin exceptionnel.
S'appuyant sur une très large masse d'archives, Julian Jackson explore ici toutes les dimensions du mystère de Gaulle, sans chercher à lui donner une excessive cohérence. Personne n'avait décrit ses paradoxes et ses ambiguïtés, son talent politique et son pragmatisme avec autant d'acuité et d'esprit. Des citations éblouissantes d'intelligence, de drôlerie, de méchanceté parfois, restituent la parole de De Gaulle mais aussi les commentaires de tous ceux qui ont appris à le connaître, à se méfier de lui ou à s'exaspérer de son tempérament de feu.
Julian Jackson relit cette existence politique hors norme et son rapport à la France à la lumière des questions du passé et de celles qui nous occupent aujourd'hui - et notamment l'histoire coloniale et l'Europe, la place de la France dans le monde, mais aussi évidemment les institutions de la Ve République.
Une biographie pleine de nuances, qui fait ressortir le caractère extravagant d'un personnage singulier à tout point de vue, extraordinairement romanesque dans ses audaces comme dans ses parts d'ombre, et dont l'héritage ne cesse de hanter la mémoire des Français.
Spécialiste du Moyen Âge européen, fondateur des Annales d'histoire économique et sociale - une revue devenue le porte-étendard du renouveau de la pratique historienne au XXe siècle -, combattant de la Première Guerre mondiale, engagé volontaire dans l'armée en 1939, figure de la Résistance, mort en martyr sous les balles de la Gestapo en juin 1944 : Marc Bloch, l'un des historiens les plus connus et les plus cités au monde, est un symbole d'intelligence et de probité autant que d'engagement. Un «grand homme», dans toute la plénitude de l'expression. Celui dont le propre fils, Étienne Bloch, disait la biographie « impossible » demeure néanmoins, à bien des égards, un mystère. À distance de toutes les tentatives visant à l'accaparer ou à le mettre au goût du jour, ce portrait intellectuel complet, riche et nuancé, s'attache à reconstituer et à replacer dans leur contexte le parcours, le style et la pensée d'un savant chez lequel théorie et pratique ont été, jusqu'à la dernière heure, étroitement unies.
Espagne, juillet 1936. Un putsch tente d'abattre la République. L'assassinat de la démocratie par des militaires, des monarchistes et des fascistes était prémédité de longue date. L'intensité de la réaction populaire et de la résistance du régime, moins attendue, transforme ce conflit en une guerre sanglante de presque trois ans. Une guerre a la fois politique et sociale, civile et internationale: Mussolini et Hitler soutiennent les troupes du général Franco, l'URSS s'engage du côté républicain alors que les démocraties libérales s'abstiennent. Le monde regarde l'Espagne et se mobilise pour cette guerre qui fait plus de 500 000 morts et autant d'exilés.
Aujourd'hui, de nombreuses recherches et archives, mais aussi des témoignages, permettent d'écrire une nouvelle histoire de la guerre d'Espagne. Cette histoire dévoile le long travail de sape de la démocratie par les forces réactionnaires et l'extrême droite espagnole, bien avant 1936. Elle montre les mécanismes profonds de la dictature franquiste et se penche enfin sur l'expérience au jour le jour des acteurs de cet épisode majeur du XXe siècle européen.
Comment un État né comme refuge au lendemain de la Shoah peut-il exercer un régime d'oppression ? Comment le sionisme a-t-il pu évoluer d'un mouvement de libération et d'auto-détermination vers une idéologie ethno-nationaliste ? Par quels renversements tragiques de l'histoire a-t-on pu en arriver là ? Omer Bartov répond à ces questions vertigineuses en mêlant son analyse politique à un récit plus intime. Il raconte l'histoire des violences extrêmes à l'encontre des Palestiniens, décrypte la persistance de l'antisémitisme
et la stigmatisation des critiques d'Israël. Écrit avec la douleur vive du présent, ce livre esquisse surtout un scénario pour l'avenir, rappelant que seule une pression internationale massive peut enrayer la plongée
de l'État hébreu dans l'abîme.Omer Bartov est un historien israélo-américain, spécialiste de la Shoah. Il est professeur d'histoire européenne à l'université de
Brown (États-Unis). Il est l'auteur d'Anatomie d'un génocide. Vie et mort dans une ville nommée Buczacz (Plein Jour, 2021 ; Champs,
2024), et L'Armée d'Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre (Les Belles lettres, 2024).Traduit de l'anglais par Lise Vermont