Bain de lune

Yanick Lahens

Points, 7,30 €

Yanick Lahens continue avec «Bain de lune», à nous entrainer au coeur d’Haïti, son pays.
Cette île mélange de forces, de lumières, de désirs et non comme nous la voyons trop souvent vu d’ici : pays de misères et de violences. Oui l’histoire d’Haïti est lourde, sa culture du vaudou est forte et les débordements de la nature y sont extrêmes. Nous retrouvons tout cela dans ce livre magnifique de Yanick Lahens.

Elle nous dépeint ici, dans une grande fresque, l’histoire durant tout le XXième s.de deux familles installés dans un village reculé.
La tradition y est encore très présente et même si les bouleversements mettent un certain temps à parvenir de la ville, la violence politique du pays ne l’épargne pas.
Ce sont des voix qui s’entremêlent, voix de femmes actuelles ou passées ou le «nous» d’une voix collective qui racontent cette histoire de pêcheurs et de paysans d’Haïti (traduction : «montagne dans la mer») où donc terre et mer s’allient.
Roman de filiations, d’héritages, de croyances autrement dit d’amour et de politique.
Parce que comme le dit Yanick Lahens : le coeur du débat actuellement à Haïti est de savoir comment retrouver la confiance entre hommes et femmes, entre les politiques et le peuple.

Il pourrait n’y avoir que le fond de cet ouvrage que nous serions déjà comblé mais il y a aussi la forme.
Car Yanick Lahens nous conte cette histoire dans une langue excessivement poétique où le créole côtoie avec évidence le français comme il se doit dans cette île. Et cette langue nous emmène avec elle, loin. Un ailleurs riche, fort et envoutant.
Vers ce pays où Agwé, divinité de la mer avait déposé ses fils arrachés de Guinée. Où on découvre histoire et culture par ses mots : clarin, lakou, Gran Bwa, Legba, l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses...

«Ils se mirent à frapper sans discontinuer sur le tambour assotor. La musique nous courut bientôt sous la peau, réveillant chaque tendon, chaque muscle. Les chants de plus en plus forts, de plus en plus profonds, suppliaient les dieux. De nous pardonner. De nous comprendre. De nous aimer. De nous châtier même. Mais d'être là. De la bouteille que nous passions de bouche en bouche, coulait un liquide brunâtre aux effluves salins d'algues, à la saveur âcre de la terre, au goût de l'endurance des femmes et de sueur des hommes. Il coulait dans nos veines en tressaillements, en souffles, en éclats, en mille feux. Une force s'éveilla au creux de nos corps pour nous faire traverser, âme et et pieds nus, la cloison des Mystères.»

et aussi :

«En septembre 1963, l'homme à chapeau noir et lunettes épaisses recouvrit la ville d'un grand voile noir. Port-au-Prince aveugle, affaissée, à genoux, ne vit même pas son malheur et baissa la nuque au milieu des hurlements de chiens fous. La mort saigna aux portes et le crépitement de la mitraille fit de grands yeux dans les murs. Jamais ces évènements ne firent la une des journaux.»

Après la lecture de ce grand roman poetique et politique de la terre haïtienne, nous prend l’envie de lire ou de relire les autres ouvrages de cette auteure. En particulier «Failles», écrit dans le besoin d’apporter un témoignage littéraire après le ravageur seisme de 2010. Pour dire quelles ont été toutes les failles sur lesquelles s’est construite l’histoire d’Haïti. Ecrit par une intellectuelle et une citoyenne, engagée dans la construction de son pays.